6 décembre 2011

« Monnaies sociales », quel usage ?

En temps de crise, quand les acteurs économiques sont confrontés à une crise de confiance envers les institutions financières de leur pays, et qui plus est, lorsque la dépendance du pays à l’égard du système monétaire international laisse peu d’échappatoires, il est tentant d’inventer, ou de réinventer, les termes de l’échange : c’est la monnaie locale, avatar, peu ou prou, du troc. Elle est limitée à une communauté, elle prétend remplacer la monnaie nationale pour l’essentiel, elle mise sur la solidarité entre tous ceux qui adhèrent à la nouvelle formule. L’histoire européenne de l’entre-deux guerres, par exemple, a été marquée par ce genre d’initiatives, à la faveur de la crise de 1929. Aussi bien, au plus fort du marasme de l’économie de l’Argentine, il n’y a pas si longtemps, les monnaies locales auraient été utilisées par 6 millions de consommateurs. Mais aujourd’hui, le pays ayant rétabli la situation, elles ne concerneraient plus que 3 000 personnes.

Au Mardi de l’Environnement de décembre avaient été conviés quelques-uns des protagonistes de cette « monnaie sociale », ou « monnaie solidaire. » Certes, ils ont chacun souligné l’importance qu’ils accordent à la création de nouvelles relations entre consommateurs, marquées par davantage de responsabilisation : l’homo economicus ne devrait plus être l’animal à gaver tels que l’entendent, peu ou prou, les producteurs. Mais ces intervenants ont-ils emporté la conviction, en exposant les solutions expérimentées çà et là dans le monde ? On peut se poser la question.

Patrick Viveret, philosophe, est bien concerné par la problématique de la solidarité économique. Il est présenté comme le créateur de la monnaie SOL, qui a fait des émules en France. Il s’est placé sur le terrain des principes (laissant à Frédéric Bosqué, voir infra, le soin de décrire un exemple local), en expliquant que pour contrer les effets de la « sidération » (laquelle signifie la cessation subite d’une ou de plusieurs fonctions vitales, mais qui, chez lui, devient un synonyme du fatalisme), il fallait mettre en œuvre une « désidération », s’appuyant sur le désir et l’imaginaire. Pour lui, les monnaies alternatives sont essentielles, car elles sont démocratiques et non-spéculatives. Dans les temps troublés que nous vivons, il s’agit donc de revenir au local, à des solutions qui soient propres à un type d’environnement humain, et ne fonctionnant pas comme des machines qui broient les particularismes, les modes de vie et les moyens financiers des individus. A ce titre, Patrick Viveret a fait une incidence sur la crise financière actuelle, en estimant qu’ « elle a été produite en partie pour masquer la crise environnementale et la crise sociale » …

Poursuivant en ce sens, Carlos de Freitas, de l’Institut Palmas Europe, à l’issue d’un long exposé sur ces monnaies alternatives, les a justifiées notamment par leur utilité « pour aller contre la résilience écologique ». (Voilà encore une acception particulière d’un autre mot, la résilience ; pour Carlos de Freitas, il ne s’agit pas de la capacité à réagir positivement pour « rebondir » après une épreuve majeure, mais bien plutôt de la résignation, semble-t-il). L’histoire de la banque Palmas, créée au Brésil en 1998, a ainsi servi d’exemple, s’appuyant en particulier sur la typologie des adhérents de cette banque (laquelle a été suivie par l’Institut du même nom, en 2003) : avant qu’il puisse utiliser la monnaie locale, il est demandé au postulant des précisions sur son profil psychologique et économique (revenus, activités, etc.), de façon à vérifier la pertinence de sa candidature.

Brésil, mais aussi Argentine, Uruguay, Salvador, Honduras, Costa Rica, Venezuela : autant d’étapes, autant de terrains d’étude des monnaies locales, pour Anne-Cécile Ragot et Matthieu Vachez, qui ont fait un grand tour d’Amérique latine pendant un an. Ils en reviennent. Ils sont membres de l’association TAOA (« There Are Other Alternatives » – « Il y a d’autres alternatives »). Ils ont donc montré toute la diversité de ces monnaies, toute la diversité, mais la même motivation, celle de créer un circuit économique favorisant les échanges locaux, et les produits locaux, débarrassés des impacts négatifs de la monnaie nationale.

Mais à ce sujet il convient de relever un point : aucun des participants à ce débat n’a été explicite sur la continuation de l’utilisation de cette monnaie nationale, en parallèle à la monnaie locale.

Ainsi, autant l’exposé de l’expérience de Frédéric Bosqué, coordinateur du SOL Violette, une monnaie locale à Toulouse, a-t-il été intéressant, autant la coexistence de l’euro avec cette monnaie aurait-elle demandé des éclairages. Comme pour le projet brésilien, un comité local d’agrément vérifie les motivations des entreprises désirant adhérer au système, au moyen de 25 critères. Les consommateurs, de leur côté, l’ayant choisi, sont actuellement 600, selon Frédéric Bosqué. Un faible chiffre, mais on peut choisir le verre à moitié plein, et non le verre à moitié vide…

En ouverture du débat, par liaison Skype, Anne-Cécile Bras, animatrice de l’émission « C’est pas du vent ! » sur RFI, a donné son sentiment sur la conférence internationale sur les changements climatiques de Durban (Afrique du sud) , à laquelle elle assistait.