04/05/2004

L’abeille, témoin des pollutions

L’histoire de la contamination des abeilles en France (et aussi dans d’autres pays européens) par des substances chimiques destinées aux cultures est loin d’être terminée. Au cours du débat du Mardi de l’Environnement sur ce thème, le 11 mai, il devait être rappelé qu’au moins 300 000 à 400 000 ruches auraient été éliminées dans notre pays jusqu’à présent. Coupables désignés : le Gaucho et le Régent, deux insecticides utilisées par les agriculteurs.

Et cette probabilité est forte, même si les fabricants de ces deux substances protestent de leur innocence, si le gouvernement n’a cessé de temporiser et si les exploitants de ruches, de leur côté, n’ont pu que récemment se mobiliser ensemble pour tenter de sauver leur profession – qui à bien des égards apparaît comme sinistrée. Lors de ce débat, la plupart des invités n’ont pas caché un certain pessimisme, en rappelant quelques évidences. Et ce, en l’absence de représentants des firmes concernées, qui avaient décliné l’invitation. Côte à côte étaient donc présents Béatrice Robrolle-Mary, gérante du domaine apicole de Chezelles, dans l’Indre, et présidente de l’association  » Terre d’Abeilles  » ; Jean-Marc Bonmatin, chercheur au CNRS ; Renée Garaud et Yves Elie, cinéastes, auteurs du film  » Témoin gênant « , projeté au début de ce débat ; Thierry Sergent, apiculteur à Boutigny, dans l’Essonne ; l’avocat du Syndicat des apiculteurs, depuis la salle, devait rejoindre la tribune.

Les deux cinéastes ont d’abord commenté leur film en mentionnant leurs difficultés de tournage. Ils se sont concentrés sur l’Aquitaine et la Vendée, ont rencontré des apiculteurs de Suisse et d’Allemagne, car il semblerait que dans d’autres régions françaises ils se soient heurtés à une certaine réserve de la part de professionnels. Béatrice Robrolle-Mary a resitué le problème historiquement : les premières annonces de contamination datent de 1996/1997, peu de temps après l’homologation du Gaucho, en 1994. Jean-Marc Bonmatin a très pertinemment ouvert le dossier technique de ces affaires. Les deux insecticides correspondent à une nouvelle famille de produits extrêmement ciblés, donc beaucoup plus efficaces, que les anciens insecticides.

Mais ils ont été mis sur le marché trop vite, sans que leurs effets soient contrôlés. Ces molécules se dégradent très lentement, de six mois à un an ; cette dégradation produit des sous-molécules qui seraient encore plus toxiques ; les plantes sont contaminées à des doses 30 fois plus élevées que les doses classiques qui tuent les insectes en une dizaine de jours ; d’autres insectes sont certainement touchés par les mêmes contaminations, et il serait possible que les humains (par les céréales et les fruits) le soient aussi. La dimension économique n’est pas non plus négligeable, selon J.M. Bonmatin, car la mise au point du Gaucho par la société Bayer est revenue à 1 milliard de francs, somme correspondant au chiffre d’affaires de la profession apicole en France…

Thierry Sergent a été seul à donner un avis plus serein, car il pratique la transhumance avec ses ruches, les déplaçant en saison dans des zones a priori non traitées avec ces deux insecticides. L’avocat de la profession a commenté le feuilleton politico-judiciaire du Gaucho et du Régent et souligné qu’il prend de l’ampleur, malgré les décisions ministérielles. A n’en pas douter, le bilan final qui pourrait être fait un jour devrait être très lourd…

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