10/11/2010

Le prix du cacao augmente ? C’est à cause de la spéculation ! Celui du blé grimpe ? La faute aux spéculateurs, pardi ! Mais au fait, comment font-ils pour que les cours s’envolent ? Réponses en quatre leçons.

Les prix grimpent, les prix flambent, les prix s’envolent. De quoi parle-t-on ? Mais du cours des aliments M’sieu, Dame ! Ainsi, au début du mois d’août, le blé voit sa cote partir en flèche : la tonne passe de 140 à plus de 230 euros en quelques jours à peine. Un épisode qui a mis sous le feu des projecteurs une pratique spectaculaire : les spéculateurs sont décidés à jouer avec la nourriture. Mais comment diable agissent les golden boys de l’alimentaire ? Voilà le mode opératoire.

Leçon numéro 1 : faites comme tout le monde, stockez

On le surnomme « Chocolate Finger », référence à Goldfinger, l’épisode de James Bond où 007 doit empêcher un financier de s’emparer du marché mondial de l’or… A la fin du mois dernier, le courtier britannique Anthony Ward cherchait le meilleur moyen de s’enrichir grâce aux échanges de fèves de cacao. Comme tous les spéculateurs, il se contentait jusque-là d’acheter du cacao afin de le revendre quelques mois plus tard, en espérant réaliser une plus-value. Mais cette fois, le courtier a décidé de frapper fort et d’acheter beaucoup, beaucoup de fèves. La logique est simple : il savait que plus il achèterait de cacao, moins il y en aurait sur le marché et plus le prix de la fève grimperait. La loi de l’offre et la demande ! Ce courtier, fondateur de la société londonienne d’investissement spécialisée dans les matières premières Armajaro, a donc acheté un milliard de dollars (776 millions d’euros) de fèves, soit plus de 7% de la production mondiale annuelle à lui tout seul. Et il n’en a pas fait des tablettes (ils auraient pu en fabriquer 5 milliards !) mais les a simplement stockées dans ses entrepôts. Depuis, les prix ont explosé, laissant présager un énorme bénef. CQFD.


Leçon numéro 2 : n’achetez pas de denrées, mais du papier !

A moins que vous n’ayez un milliard de dollars sous la main, n’imitez pas Anthony Ward. Son coup de poker sur le cacao est une première – très risquée – qui lui a demandé de transporter, stocker, et gérer une quantité gigantesque de cacao… Pas donné à tout le monde. Voici plus simple : acheter des contrats à terme. Késako ? Ces contrats permettent à un vendeur et à un acheteur de se mettre d’accord à l’avance sur le prix d’une transaction qu’ils ne réaliseront que quelques jours ou quelques semaines plus tard. Exemple : « Dans un mois, tu me donneras 10 tonnes de blé et, peu importe si le prix du marché a depuis grimpé ou baissé, je te donnerai 130 euros par tonne » s’engage l’acheteur auprès du vendeur, qui lui se prémunit ainsi contre toute évolution violente des cours. Ce système a été inventé pour limiter les risques liés à la fluctuation des prix encourus par les vendeurs de blé. Sauf qu’il a depuis été détourné par des spéculateurs qui négocient sans jamais voir un épi. Comment ? Explications dans la leçon numéro 3.


Leçon numéro 3 : achetez pour revendre immédiatement

Les spéculateurs souscrivent aujourd’hui de très nombreux contrats à terme et les revendent quelques jours voire quelques heures plus tard, avant l’échéance, en espérant faire du profit. « Le volume de blé négocié chaque jour grâce à ces contrats à terme est dix fois, voire parfois cent fois supérieur aux échanges réels de blé », confirme Abdolreza Abbassian, secrétaire du Groupe intergouvernemental sur les céréales à la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture). Le blé s’échange aujourd’hui à 125 euros la tonne et vous pensez que les prix vont grimper ? Signez immédiatement un contrat d’achat à terme à 125 euros la tonne pour une livraison dans plusieurs semaines. Revendez-le ensuite bien avant son terme à 130 euros, après l’augmentation des cours. Votre position sera alors débouclée, vous n’aurez plus qu’à empocher la différence sans qu’aucune transaction réelle n’ait eu lieu. Et inversement, si vous anticipez une baisse. Ce procédé a pris une telle ampleur que, selon une note de la FAO, « seuls 2 % des opérations à terme sur les marchés des matières premières se clôturent par un véritable échange de marchandises ».


Leçon numéro 4 : recherchez la volatilité

Spéculer est un bon moyen de se faire du blé sans jamais voir l’ombre d’un silo. Reste tout de même à bien anticiper les évolutions du cours. Les courtiers l’ont bien compris et le nombre de contrats à terme échangés n’explose que lorsqu’une évolution s’annonce. Ainsi, quand les incendies en Russie ont laissé présager une baisse de la production mondiale de blé, beaucoup d’investisseurs financiers ont pénétré le marché pour parier sur une hausse des prix. Mais l’intérêt qu’ont les spéculateurs à voir le marché gagner en instabilité dérange. « Certains spéculateurs ont décidé de parier sur une pénurie de blé qui n’existe pas ! », commente même Marc Tarabella, eurodéputé belge et membre de la commission agriculture de l’Union européenne. Il estime que la hausse des prix n’avait pas lieu d’être puisque les stocks de blé disponibles étaient d’au moins quatre mois début août, une quantité suffisante pour ne pas s’affoler !

La présence de spéculateurs amplifie donc les mouvements de prix, qui eux-mêmes attirent… de nouveaux spéculateurs. Voilà comment le prix du blé peut exploser en quelques jours, et ce jusqu’à ce que la bulle éclate. L’analyse est confirmée par les acteurs du secteurs. « Dans ce marché où la psychologie joue beaucoup, l’absence de nouveaux éléments haussiers d’envergure ne permet plus à la bulle de s’auto-alimenter », expliquait ainsi la société de conseil Agritel dansson analyse du 18 août, publiée sur le site professionnel Pleinchamp.com, après que les prix du blé ont commencé à baisser. On ne gagne pas à tous les coups.

Thibaut Schepman

Journaliste

 

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